mardi 11 juillet 2017

Dapper et d'autres : les musées parisiens meurent aussi.

C'était en 1991. Pour la première fois de ma vie, je me rendis au musée Dapper, afin de visiter l'exposition consacrée à l'art Byeri Fang. Cette visite avait deux objectifs : l'émerveillement esthétique et la pédagogie, entrant dans le cadre de mes recherches doctorales sur l'imagerie de l'Afrique noire, qu'on dit désormais plus volontiers sub-saharienne. 

En ce temps-là, l'entrée du musée Dapper se situait avenue Victor-Hugo, dans le XVIe arrondissement, en un hôtel particulier construit par Charles Plumet (1861-1928) en 1901.

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Le musée Dapper ne tarda pas à faire pleinement partie de mes référents culturels incontournables, au même titre que le musée de l'Homme, lui-même longtemps menacé de disparition pure et simple. Rénové en 2001, désormais accessible par la rue Paul-Valéry pour un espace d'exposition plus vaste, je continuai de m'y rendre lorsque je le pouvais. Dapper s'était ouvert à l'art moderne d'Afrique et des Caraïbes, tout en continuant d'assurer une présence des "arts premiers", malgré la concrétisation du projet du Quai Branly.  
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Hélas, toutes les bonnes choses ont une fin et j'appris, stupéfait, que le musée Dapper mettait la clef sous la porte à compter du dimanche 18 juin 2017 au soir ! 
Cette tragédie culturelle s'inscrit dans une longue suite de fermetures dangereuses et déplorables, touchant autant des musées privés, modestes ou pas, que publics : musée de l'assistance publique et des hôpitaux de Paris, musée Dupuytren, pinacothèque et bientôt, en septembre, musée de la poupée. 

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Les Cassandre auront beau jeu de rappeler les conséquences des attentats de 2015 et la baisse conséquente de fréquentation des lieux culturels, quelle que soit leur envergure. Ce n'est là qu'un prétexte : les baux ont tellement flambé que les fondations, associations et autres, lorsqu'elles ne sont pas strictement axées sur l'art contemporain surmédiatisé par une chaîne de télévision que je ne nommerai pas alors qu'elle néglige presque l'intégralité de l'offre muséale classique, sclérosée qu'elle est dans une vision remontant aux études sociologiques rageuses d'un Pierre Bourdieu d'il y a un demi-siècle sur les "héritiers" culturels bourgeois, ne peuvent plus survivre. Le musée Dapper ne bénéficiait d'aucune subvention publique et Arte, la bien mal nommée, qui autrefois soutenait les arts premiers et désormais les ignore, s'en est pas mal fichue de la fermeture symbolique et catastrophique de ce lieu civilisationnel emblématique de la croisée des cultures, n'a pas consacré une seule attoseconde au drame...
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Un musée lyonnais est en cours espérons-le de sauvetage : le musée des tissus et des arts décoratifs de Lyon. Là encore, mépris institutionnel généralisé oblige (mépris audiovisuel aussi), c'est par Internet que j'ai pu suivre l'intégralité du déroulement de l'affaire.
Rien ne m'étonne de la part des pouvoirs publics, défenseurs de la disneylandisation à outrance des lieux culturels, d'une vision uniquement festive de la capitale... Je les considère pour partie responsables des désaffections méprisantes dont souffrirent, par exemple, le musée de l'Homme (il manqua en mourir), le musée des ATP (il en mourut, puisque suspecté par eux de néo pétainisme, en négation des travaux de Robert Muchembled, Michel Vovelle, Régis Bertrand, Bernard Cousin et autres historiens des mentalités et cultures populaires antérieures à la déferlante de masse critiquée par Theodor Adorno). De même Cluny, Guimet, ou l'ancien conservatoire des arts et métiers, rebaptisé musée des arts et métiers dont plus personne ne parle en dehors de la presse papier ou en ligne. Comptez par exemple le nombre de reportages qu'Arte a consacré au Louvre cette dernière décennie : ils tiennent dans les doigts d'une main. Cette chaîne se fossilise dans une ligne éditoriale faussée, guidée par une vision réductrice et simplifiée des recherches de Bourdieu. Le musée "classique" y fait presque figure d'"homme à abattre".  Le silence vaut mépris, jamais je ne le répèterai assez. L'évolution d'Arte de ces dix dernières années me déçoit profondément, tant elle a cédé aux sirènes de la branchitude bobo. Sous prétexte de rajeunir son audience, elle n'a effectué qu'un glissement géographique et pseudo-sémantique de son public, du visiteur bourgeois traditionnel de 60 ans plus ou moins érudit de l'ouest parisien au bourgeois-bohème baby-boomer du sud-est ayant positivé mai-68. Le peuple est le perdant de l'affaire, le dindon de la farce.
Je suis un homme de musées et je le revendique ; je les pense irremplaçables, autant comme lieux de mémoire que d'enrichissement spirituel et même éthique.  Ils contribuent à la prise de conscience de la pluralité culturelle de la planète, mais aussi de sa fragilité (rôle contemporain des muséums d'histoire naturelle). Ils permettent des dépaysements sans pareils, dépourvus de la prise de risque de se déplacer dans des pays peu sûrs. 

Prochainement : l'Histoire antérieure à France Télévisions : Stéphane Bern seul ? 

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dimanche 2 juillet 2017

"Le Chemin du Diable" de Jean-Pierre Ohl : un roman oublié par la critique officielle.

C'était en l'an 2008. Conquis par l'excellente critique que Le Monde des Livres venait de consacrer au dernier roman de Jean-Pierre Ohl Les Maîtres de Glenmarkie, je m'empressai de l'acquérir auprès de mon libraire de proximité. 2008... Le Monde des Livres possédait encore à cette date des lambeaux de sa splendeur passée. Permettez-moi ainsi de paraphraser Jean Topart en Sir Williams dans le jouissif feuilleton mythique des années 1960 Rocambole, réalisé par Jean-Pierre Decourt. Sir Williams prononçait cette phrase à l'occasion de retrouvailles avec son ancienne âme damnée Monsieur de Beaupréau (interprétation tout aussi géniale et inoubliable de René Clermont). 
J'appris à l'occasion que Jean-Pierre Ohl exerçait le métier de libraire dans la région bordelaise (qui me vit naître). Les Maîtres de Glenmarkie, hommage au Maître de Ballantrea  de Robert-Louis Stevenson, suivait de quelques années Monsieur Dick ou le dixième livre, enthousiasmante quête autour de l'ultime roman inachevé de Dickens, Le Mystère d'Edwin Drood dont plusieurs dénouements ont été proposés au fil des années.
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Jean-Pierre Ohl, pensais-je, appartenait à ce groupe d'auteurs prestigieux et imaginatifs ayant l'honneur d'être publiés dans la collection blanche de Gallimard. Nous étions avant l'affaire Opéra anatomique  de Maja Brick (2012), ouvrage totalement occulté - à l'exception de la radio, événement symptomatique de l'accélération de la décadence et de l'exclusion systématique bourdieusienne touchant la culture "antérieure".
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Ainsi, en 2017, presque seul François Angelier, spécialiste de la littérature fantastique, remarqua et critiqua (élogieusement) le dernier opus à ce jour de Monsieur Ohl  Le Chemin du Diable dans son émission radio Les Emois, sur France Culture... L'Histoire bégaierait-elle ?
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Vous pourrez effectuer de longues et vaines recherches dans Le Figaro littéraire, Le Monde des Livres, Télérama, Lire et Le Magazine littéraire : ces cinq représentants "incontournables" et "institués" de la critique littéraire française ont, semble-t-il, boudé le formidable roman historico-gothique et policier de Jean-Pierre Ohl. Lorsque j'achetai ledit livre en avril dernier, à la FNAC de Marseille où j'étais en villégiature, quelque chose m'alarma d'emblée : le bouquin ne se trouvait nullement au rayon nouveautés mais déjà sur les étagères ! Y aurait-il eu sabotage délibéré du Chemin du Diable ?
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Par contre, Libération, qu'on n'attend pas toujours dans ce genre de registre culturel, a recelé une fois de plus, après des articles remarqués sur l'expo de Lens consacrée aux frères Le Nain, ou, plus anciennement, sur celle que le musée d'Orsay consacra en 2013 à la sculptrice légitimiste Félicie de Fauveau, une bonne surprise en publiant, disponible en ligne, un article de Jean-Didier Wagneur, daté du 21 avril dernier, consacré aux deux frères Ohl et au Chemin du Diable : Michel et Jen-Pierre Ohl, frères d'encre. Soit les autres organes de presse précités souffrent de cécité intellectuelle, soit leur silence vaut mépris implicite. Une fois de plus, il est scandaleux de constater qu'au moins un quart des romans pourtant édités dans la prestigieuse collection blanche de Gallimard passent sous l'éteignoir absurde de l'ignorance délibérée. Cette "flemme" culturelle est cependant facile à corriger, à amender : Libé nous le prouve bien et point n'est besoin d'être un organe de presse, de papier ou en ligne appartenant à la mouvance droitière ou facho pour s'intéresser à des objets littéraires ou artistiques singuliers se réclamant du passé antérieur et non du présentisme immédiat. Arte, qui proclame haut et fort dans un récent article du Monde paru en début de semaine dernière à propos de sa politique documentaire son refus de se référer à  tout récit national commet une lourde erreur : c'est abandonner ce même récit à la seule parole, au seul discours, au seul verbe, à la seule réécriture de l'extrême droite alors qu'un récit national de gauche a existé, révolutionnaire, jacobin, communard, ou tout simplement républicain avec Michelet et Dumas, sans omettre le CNR qui lutta contre la pétainisation de l'Histoire et, plus près de nous, des historiens prestigieux comme Henri Guillemin et Michel Vovelle, grand spécialiste de la Révolution française et des mentalités. Les niches écologiques laissées vacantes finissent toujours par être occupées, parfois par les nuisibles... C'est au contraire en se réappropriant ce même récit national au lieu de l'abandonner lâchement au péril brun, en en fournissant une relecture démocratique, républicaine, égalitaire, que l'on pourra gagner la bataille des idées. L'une des erreurs les plus graves commises par le précédent président de la République demeurera à mon sens la non panthéonisation de Diderot, personnage emblématique des Lumières. Or, l'on sait ce que la réaction (Burke, De Maistre, Bonald) pensait de la philosophie des Lumières et de la Révolution... Fermons cette parenthèse nécessaire et revenons au Chemin du Diable.
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Cet ouvrage détonnant, dont l'action se situe en 1824, met en scène, à côté de légions de personnages imaginaires et truculents, un Charles Dickens adolescent et George Stephenson, un des pères de la locomotive. Je vous invite à écouter sur le site de France Culture le document audio de quatre minutes de François Angelier, de l'émission Les Emois  du 11 avril 2017 :
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"Le Chemin du diable" ou l'Albion tragique et gothique de Jean-Pierre Ohl.

 En un roman dicksensien, Jean-Pierre Ohl dépeint subtilement, sur fond de sortilèges gothiques, le passage de l'Angleterre à l'ère industrielle. 

 Jean-Pierre Ohl marche à Dickens comme les rois mages à l'étoile, confiant et ébloui. Ayant déjà consacré au romancier anglais un fantaisie énigmatique et érudite (Monsieur Dick ou le dixième livre, La Table ronde), ainsi qu'une biographie dans la collection Folio, il pique des deux avec Le Chemin du diable et se lance sur l'obstacle comme un landlord traquant le renard. Avec ce nouveau roman foisonnant et inquiétant, évoquant également les sortilèges théâtraux du roman gothique et les visions millénaristes des sectes anglaises, il nous expose les profondes mutations sociales et technologiques qui sonnèrent l'heure sombre de la Révolution industrielle anglaise : travail des enfants, labeur épuisant de la mine, enrichissement de la bourgeoisie d'affaires. A la fois roman historique et hommage littéraire, une grande réussite. (éditions Gallimard)


Tel est le résumé critique de François Angelier que France Culture met à notre disposition. Il a adoré ce bouquin nous changeant du nombril ordinaire de nos Paul(e) Bourge(tte) actuel(le)s. L'autre scandale autour de Jean-Pierre Ohl consiste en la non parution chez Folio de ses romans Gallimard sous format de poche, au point que notre écrivain virtuose et séduisant a dû recycler dans la collection "la petite vermillon" de la Table Ronde son fameux Monsieur Dick ou le dixième Livre. Mais il me semble bien avoir évoqué ce problème dans un billet passé... Bref, je vous encourage toutes et tous, lectrices et lecteurs, à goûter à la prose détonante et enrichissante de Jean-Pierre Ohl. Nul ne le regrettera !

Prochainement
: Dapper et d'autres : les musées parisiens meurent aussi.

 
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