samedi 4 février 2017

Octave Mirbeau ou le boycott mémoriel et commémoratif intégral.

Cet article aurait pu appartenir à la série que je consacre depuis plus de deux ans aux écrivains dont la France ne veut plus. Mais l'ampleur du scandale culturel m'a imposé de le publier à part, indépendamment, comme une espèce de hors série.
 Les événements nécrologiques du mois de février 1917, pour intéressants qu'ils eussent été, confirment en moi un sentiment de consternation après l'écoulement d'un siècle. Pourtant, nulle confusion n'était possible entre l'antisémite Edouard Drumont, disparu le 3 février 1917 et Octave Mirbeau, écrivain, journaliste et critique d'art qui mourut, en pied de nez à l'histoire, le jour même de son anniversaire, le 16 février 1917.
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Aucune confusion n'était possible entre Drumont et Mirbeau...
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 Pourtant, l'affaire a pris une mauvaise tournure : c'était à croire que des ignares ont concocté un oukase excluant notre auteur comme s'il se fût agi d'un personnage peu recommandable, à l'image, par exemple, d'un Louis-Ferdinand Céline.
Exclusion de célébrations soutenues par l'Etat donc ; exclusion honteuse, stupide, qui trahit le niveau culturel de nos édiles et les rancoeurs les habitant encore cent années après qu'Octave Mirbeau les eut ridiculisés.

AVERTISSEMENT : je vais user du droit de citation en reproduisant de larges extraits pertinents de l'entretien paru en ligne de M. Pierre Michel, président de la Société Octave Mirbeau et spécialiste de l'écrivain sur le site Diacritik. L'heure est grave : le scandale Octave Mirbeau s'apparente à celui de Diderot, réduit en 2013 au localisme télévisuel. Nombreuses sont les institutions officielles à avoir refusé de monter la moindre manifestation autour d'Octave Mirbeau. Naturellement, hors Internet, rien ne filtre sur cette affligeante médiocrité. Je m'excuse auprès de la personne ayant conduit cet entretien constructif ; son nom n'est pas mentionné mais je suppose qu'il s'agit de celle qui est responsable de Diacritik, en toute logique. les passages cités ne sont pas dans l'ordre du texte originel.



(...) 2017 marquera le centenaire de la mort d’Octave Mirbeau. Quelles seront les principales manifestations qui accompagneront cet anniversaire et en particulier celles organisées par la Société Octave Mirbeau que vous présidez ?

C’est en effet la Société Octave Mirbeau qui, depuis plus de trois ans, prépare la commémoration Mirbeau de 2017, sans le moindre soutien ni la moindre aide du Ministère de la Culture, ni d’aucune instance régionale, ni d’aucune institution culturelle de notre doux pays. Petite association loi 1901, la Société Mirbeau a donc dû faire avec les modestes moyens du bord et beaucoup d’huile de coude et est néanmoins parvenue à ce qu’un hommage international soit rendu à l’auteur du Journal d’une femme de chambre, grâce à son réseau de correspondants, d’une part, et, d’autre part, grâce à l’effet produit par la mise en ligne gratuite de toute son œuvre et à l’audience stupéfiante du monumental Dictionnaire Octave Mirbeau qui en arrive à 684 000 visites.

La commémoration Mirbeau comprend  une importante partie universitaire, qui comporte diverses publications et de nombreux colloques et journées d’étude, par exemple au Palais du Luxembourg le 27 janvier, à Morlaix le 11 février, à Lódz, en Pologne, le 17 mars, à la Sorbonne le 25 mars, à Angers le 31 mars et le 1er avril, à Debrecen, en Hongrie, etc. Parmi les publications, outre le n° 24 des Cahiers Mirbeau, signalons une publication autour de Dingo, de l’Université Libre de Bruxelles, un numéro Mirbeau de Studi francesi, un numéro Mirbeau de la revue néerlandaise De AS et un numéro Mirbeau de la revue littéraire maghrébine, L’Ivrescq. L’Argentine, le Brésil, les États-Unis, l’Allemagne, la Serbie, le Monténégro, la Grèce et le Cameroun ne seront pas absents des festivités mirbelliennes, qui ont vraiment pris une dimension mondiale. Pour sa part, la Société Mirbeau organise trois de ces colloques – Palais du Luxembourg, Morlaix et Angers – et participe en tant que telle à deux autres : Chicago et Grenade. Et ce sont des adhérents de notre association qui sont aux manettes à la Sorbonne, à Lódz et à Debrecen.

Il convient également de signaler les diverses créations, ou reprises, théâtrales, un peu partout en France, et, au premier chef, la création, à Bertrix, au Luxembourg belge, le 19 janvier, de Rédemption, ou la folie du toujours mieux, l’oratorio théâtral d’Antoine Juliens, d’après des romans et des personnages de Mirbeau. C’est la Société Mirbeau qui a encouragé et permis cette création, qui a recueilli l’argent nécessaire et qui édite, à son compte, le livret, chez l’éditeur Weyrich. Elle a aussi permis la création, à Angers, de la lecture spectacle De l’épidémie à la grève, et a contribué à celle de L’Épidémie et de Mémoire pour un avocat, en Normandie. Elle est aussi partie prenante des trois spectacles Mirbeau de Bretagne –  par deux compagnies de Lorient et une du Finistère – et des Farces et moralités, qui vont être montées par la troupe de Triel-sur-Seine. Les autres créations ou reprises, notamment celles des Affaires sont les affaires, sont indépendantes de notre association, mais se situent dans le cadre de la commémoration. (...)

Commentaire : de fait, les commémorations ne sont pas absentes, les éditions et représentations de ses pièces non plus, mais il n'y a là aucun appui, aucun financement officiel, et cela est regrettable...



(...) La Société Mirbeau a aussi investi une bonne partie de ses ressources financières dans trois projets cinématographiques. D’une part, deux projets de documentaires, l’un d’Émilien Awada et l’autre de Laurent Canches. Et, d’autre part, une libre adaptation de L’Abbé Jules par Shirel Amitay et Laurent Canches. Le travail préparatoire a été réalisé et les dossiers ont été déposés. Mais, pour l’heure aucun de ces projets n’a abouti, et l’indifférence des chaînes publiques est grandement à déplorer. (...)

 Commentaire :  M. Pierre Michel critique nommément les chaînes publiques hexagonales. Un documentaire sur Mirbeau eût été à la portée de France 5 ou France 3 (même d'ailleurs d'Arte). Une fois de plus l'ignorance et l'indifférence triomphent.



(...) Un mot, pour terminer, sur d’autres indifférences encore plus déplorables. La Comédie-Française, qui a connu son plus grand succès du siècle avec Les affaires sont les affaires, n’a pas voulu monter de pièce de Mirbeau et n’a pas daigné présenter une conférence gratuite sur le dramaturge de son répertoire, dont les deux grandes comédies sont pourtant liées étroitement à son histoire : la suppression du comité de lecture, à l’occasion des Affaires sont les affaires, et son rétablissement, après la bataille du Foyer. Plus grave et inquiétant encore est le refus du Musée d’Orsay d’organiser un hommage à Mirbeau, qui fut le chantre attitré de tous les grands génies de la peinture et de la sculpture modernes dont les œuvres sont présentées au musée et attirent les foules du monde entier. Dans toutes ces abstentions, le silence assourdissant du Ministère de la Culture a dû jouer son rôle. Heureusement trois institutions culturelles sont néanmoins partie prenante : le Musée Rodin, qui organisera à l’automne une petite exposition Mirbeau ; la B.N.F., qui présentera deux soirées consacrées à Mirbeau, le 4 octobre et le 13 décembre ; et l’Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique, qui prévoit une journée d’étude en novembre ou décembre. (...)

Commentaire : la Comédie-Française figure au banc des accusés, chose historiquement absurde, ainsi que M. Michel le rappelle eu égard à la relation historique entretenue entre celle-ci et l'auteur au début du XXe siècle. De même, le refus du Musée d'Orsay demeure incompréhensible, et c'est peut-être là que réside le plus gros des scandales. Loués soient la BNF et le musée Rodin, pourtant en pleine année du centenaire de la disparition de l'illustrissime sculpteur, dont les célébrations officielles risquent dort d'être (presque) les seules en 2017 (nous y reviendrons courant mars sur ce même blog).
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Les raisons profondes de ce rejet institutionnel d'Octave Mirbeau en l'an 2017 restent à éclaircir. Tandis que Zola ou Maupassant, ses plus ou moins contemporains (qu'il enterra) sont les chouchous de la rue de Grenelle, du Conseil supérieur des programmes du Ministère de l'Education nationale, Octave Mirbeau se trouve à peu près exclu, à la marge. Le début de l'entretien de Diacritik nous fournit des éléments de réponse d'une rare pertinence : 

 
Octave Mirbeau a été très reconnu et important à son époque mais il me semble qu’il est aujourd’hui, d’un point de vue historique, un auteur moins mis en avant que d’autres, comme par exemple Zola ou Maupassant. Comment avez-vous rencontré cette œuvre et qu’est-ce qui vous a retenu dans celle-ci ?
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Pierre Michel : Effectivement, malgré la variété et la force de son œuvre littéraire, malgré l’actualité stupéfiante de ses combats éthiques et esthétiques, qui expliquent la ferveur ce tous ceux qui le découvrent ces dernières années, Octave Mirbeau est loin d’être reconnu institutionnellement, que ce soit dans les manuels scolaires, où son entrée est très modeste et tardive, dans les histoires de la littérature, où on le classe généralement parmi les « petits naturalistes », et dans les commémorations diverses et variées. L’abstention du Ministère dit de la « Culture », qui n’a même pas apporté son haut patronage, purement symbolique, et n’a accordé aucune espèce d’aide à la commémoration Mirbeau de 2017, est symptomatique à cet égard de l’inertie institutionnelle, voire du boycott dont le grand écrivain est victime. De même que le scandaleux refus du Musée d’Orsay d’accueillir un hommage au chantre de Monet, Rodin, Van Gogh, Pissarro, Cézanne, Camille Claudel, Maillol et Vallotton. Les fonctionnaires de l’art et de la culture, vilipendés par Mirbeau il y a plus d’un siècle, se vengent bassement quand il n’est plus là pour les livrer à la risée de ses lecteurs.
Autres symptômes de cet ostracisme institutionnel : le nombre dérisoire de rues portant le nom de l’auteur des Affaires sont les affaires, l’absence totale de lycée Octave Mirbeau, et l’existence d’un seul collège Octave Mirbeau, dans le village de Trévières, où il n’a fait que naître, alors que le conseil départemental de l’Orne vient de nouveau de refuser de baptiser de son nom le collège de Rémalard, le bourg du Perche où il a passé toute sa jeunesse et qu’il évoque dans nombre de ses contes et de ses romans…
Il y a à cela une explication simple : un siècle après sa mort, Octave Mirbeau continue de déranger. Zola pouvait choquer par sa transgression des bonnes mœurs littéraires, qui lui ont longtemps fermé la porte des lycées et des universités, jusqu’au début des années 1960, mais c’était un bon bourgeois qui gérait tranquillement sa carrière et son capital littéraire, qui accumulait des rentes, qui aspirait à la reconnaissance officielle – Légion dite « d’honneur », Académie, etc. – et qui, jusqu’à « J’accuse », ne constituait en aucune façon une menace pour l’ordre bourgeois. Maupassant encore moins, qui se tenait à l’écart des luttes politiques et sociales et que son pessimisme ne prédisposait aucunement à l’engagement.
Le cas Mirbeau est totalement différent. Car, après ses années de prolétariat de la plume, quand il entreprend d’écrire pour son propre compte et de défendre ses propres valeurs, il fait de sa plume une arme au service de ses idéaux et il entre totalement en dissidence par rapport aux institutions, qu’il ne cessera plus de démystifier et de vouer au ridicule qui tue. Mirbeau, c’est du vitriol, ou de la dynamite. Et son arme la plus efficace est la dérision, qui vise à désacraliser et démystifier les hommes respectés, que ce soit pour leur pouvoir, leur richesse ou leur réussite sociale, les institutions supposées respectables et dûment sacralisées, telles que l’Armée ou l’Institut, l’Église ou la Justice, et les fausses valeurs consacrées, telles que le patriotisme ou les décorations, le suffrage universel ou les millions d’Isidore Lechat. (...)


Commentaire de conclusion : tout s'éclaire désormais : Octave Mirbeau d'une part a été longtemps mal compris, mal interprété, mal classé dans les mouvements littéraires de son temps et, d'autre part, son impertinence moqueuse de toute institution dérange encore nos pontes, nos autorités du XXIe siècle : pour celles-ci, c'est de l'insolence mal placée qui mérite qu'on la boycotte...

Prochainement : Delacroix à Saint-Sulpice ou le deux poids deux mesures de la politique officielle de restauration des oeuvres d'art.

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2 commentaires:

  1. Bien dit, Pierre Michel, quelle classe ! Quel biographe ! Quel intellectuel infatigable de la cause Mirbellienne !

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