vendredi 25 novembre 2016

Leibniz sur Arte : une commémoration à la sauvette.

Par Cyber Léon Bloy.
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Je connais des clébards qui comprennent plus de mots que certains collégiens d'établissements mal famés. (Cyber Louis-Ferdinand Céline)

Bonnes gens, d'aucuns prétendraient que mieux vaut une célébration discrète, presque inexistante que point de célébration du tout. Or, selon moi, le scandale réside tout autant dans l'escamotage pur et simple que dans la projection fugitive par notre lucarne, à l'heure de Morphée, d'une émission consacrée à un philosophe germanique disparu il y a exactement trois siècles, le 14 novembre 1716 plus précisément. Jugez-en : cette commémoration est prévue à ...deux heures du matin, si tout va bien !
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Que fait-on payer à Gottfried Wilhelm Leibniz, auteur des essais de Théodicée ? Serait-ce une conséquence du procès que Voltaire lui intenta par Pangloss interposé dans son fort renommé Candide ?
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 Leibniz fut-il trop finaliste, partisan de la téléologie, pour que les partisans du hasard lui pardonnassent ce qu'ils considéraient comme des errements cuistres ? Cela expliquerait-il avec suffisance la diffusion autour des deux heures du matin d'un documentaire allemand biographique sur ledit philosophe pourtant polyglotte ? La chaîne Arte se ridiculise quelque peu en cédant à des sirènes indignes, abandonnant pièce après pièce ce qui constituait son essence de télévision culturelle. Ceci est désormais d'olim, c'est-à-dire d'autrefois, Arte n'ayant las plus guère à voir avec sa conception, sa ligne originelle faite d'exigence et d'intransigeance intellectuelle aiguë. La philosophie germanique serait-elle devenue aussi illisible que la prétendue illisibilité de la presque intégralité de la littérature française antérieure à la seconde moitié du dernier siècle écoulé ? Dans cette triste histoire, les animalcules, marmousets et kobolds de la déconstruction culturelle, de l'arasement de la pensée, essaient d'emporter une bataille de plus. Ils ne vaincront pas...
Quid de Leibniz dans tout cela ? Pour quelle raison fut-il tout de même un grand philosophe (mais aussi autre chose, puisqu'il fut un homme pluriel) ?
Leibniz s'est intéressé, à travers le concept étonnant du palais des destinées dans La Théodicée, aux mondes alternatifs, aux temps parallèles et à l'uchronie. Il est un précurseur, devançant de près de deux siècles Auguste Blanqui qui écrivit en captivité, après la Commune de 1871, l'intrigante Eternité par les astres. 
L'on débouche sur le concept de "meilleur des mondes possible", source de critique voltairienne, mais aussi d'utopie débouchant, avec Aldous Huxley sur la dystopie majeure. Plus récemment, Leibniz a inspiré, avec son palais des destinées, l'écrivain Eric Pessan, auteur d'un remarquable roman triple (je n'écrirais pas trinitaire) Cela n'arrivera jamais, publié en 2007 aux éditions du Seuil. Je vous invite à lire l'article le plus pertinent consacré à cette fiction, de la plume d'Eric Bonnargent dans le blog l'Anagnoste. Cet article, paru en 2007, analyse à la perfection l'ouvrage pluriel et multipiste d'Eric Pessan, tour à tour inspiré des univers parallèles d'Everett (théorie par ailleurs fort contestée, comme je pus le juger lorsque je questionnai à ce sujet en 2015 le grand physicien  Etienne Klein à l'occasion d'une conférence), de l'Essai de Théodicée de notre philosophe touche à tout et du Jardin des bifurcations, nouvelle de Jorge Luis Borges.
Pour Leibniz, Dieu a créé le meilleur des mondes possible car il a essayé tous les autres, toutes les alternatives, toutes les possibilités, toutes les pistes, et seul celui dans lequel nous nous mouvons est parfait. Non, répondent en choeur Voltaire, Stephen Jay Gould et Eric Pessan : qu'en est-il du hasard, de la contingence ? Eternel débat.
La cuistrerie immonde de l'ignorance de Gottfried Wilhelm Leibniz s'aggrave du fait, qu'en ne le célébrant pas, en l'ignorant sciemment, on omet la pluralité de son oeuvre, dont l'aspect scientifique n'est pas négligeable (je dirais même que son apport dans les sciences fut bien plus convaincant que celui de Descartes,

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qui se ridiculisa avec sa théorie des tourbillons, sans parler de l'animal-machine, mécanique, automate excessif, sans critiquer pour autant de ma part ce roman technique et décadent du sieur Villiers de l'Isle-Adam, qui porta aux nues un autre génie, bien plus ambigu, à savoir Thomas Edison, dont il fit le héros démiurgique, presque divinisé, hérésiarque, de l'Eve future).
A l'origine des termes de fonction et de coordonnées, de la notation du produit par les lettres a.b ou ab, Leibniz s'intéressa aux mathématiques, au point qu'une querelle célèbre survint avec Newton,
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 au sujet de la paternité de la découverte du calcul infinitésimal. Diplomate, physicien, juriste, historien, Leibniz pratiquait aussi bien le français, l'allemand que le latin. Le résumé succint quoiqu'admiratif pour ce précurseur des Lumières qu'Arte daigne nous octroyer sur son documentaire ajoute que notre philosophe, longtemps au service des Hanovre, excella aussi dans le domaine de la philologie, fut en plus logicien et bibliothécaire...
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Dois-je parler de génie, de précocité ? Si j'étais un tant soit peu un spécialiste incontesté des spéculations philosophiques de Leibniz, je pourrais gloser à loisir au sujet de la monadologie ou encore sur les Nouveaux essais sur l'entendement humain. Bien qu'ils eussent été rédigés en l'an 1704, ces derniers ne connurent qu'une publication posthume, en 1765. A propos des monades (issues de Gassendi bien que l'idée remonte à la Grèce antique), Leibniz écrit :
 « l’unité substantielle demande un être accompli, indivisible et naturellement indestructible, puisque sa notion enveloppe tout ce qui lui doit arriver, ce qu’on ne saurait trouver ni dans la figure ni dans le mouvement… Mais bien dans une âme ou forme substantielle, à l’exemple de ce que l’on appelle moi. »
Ceci rappelle bien l'âme, mais lui associer l'idée de "forme substantielle", incluant un niveau de matérialité, ressemble à un oxymore, ou une contradiction. Si ce n'est la fin de la dualité corps-esprit, cela y ressemble, d'autant plus que Leibniz introduit l'idée de différents degrés de conscience et de monades, des degrés étant inférieurs au nôtre. Cela sous-entendrait l'existence d'un niveau élémentaire de conscience, puis de degrés toujours plus élevés jusqu'à nous - conscience ascensionnelle, progressive ? - autant dans la phylogenèse (que Leibniz ne pouvait connaître vers 1700), de la bactérie à Homo sapiens que dans l'ontogenèse (concept postérieur là encore à Leibniz), de la neurula embryonnaire à l'adulte achevé. En suivant le raisonnement philosophique jusqu'à son aboutissement logique,  force est que nous admettions des consciences, des monades, supérieures à l'Homme... La monade est l'unité de base, la brique constitutive, la fondation, l'infrastructure, comme le seront l'atome pour la matière et la cellule pour la vie avant qu'on ne les dissèque... et découvre des unités cachées encore plus élémentaires tels l'ADN et le quark. On finit par baigner au sein d'une espèce de tapisserie, d'agrégat grumeleux de monades dont on pense qu'il ne s'agit bien là, adapté au stade atteint par la science en 1700 et au langage du temps de Louis XIV, que d'une sorte de pré-concept imparfait (faute de mieux), voulant expliquer les constitutifs de l'infiniment petit et de l'infiniment grand, comme par exemple les soma et germen dans le langage darwinien d'avant la génétique prétendirent expliquer le vivant et les mutations (en plus de la sélection naturelle). Rien donc de révolutionnaire dans tout cela ; il n'est question que de prescience de la part d'un génie surdoué comme Leibniz, déjà remarquable à quinze ans, ce qui est somme toute considérable : la théorie des monades se transmute de la philosophie à la science, quitte à être réfutable (ce qu'elle fut) conformément à l'épistémologie de Karl Popper, comme toute théorie scientifique limitée par son époque et moins "parfaite" que celle qui lui succéda (un comble pour un Leibniz attaché à l'idée de "meilleur des mondes possible"!). J'espère m'être bien fait comprendre : cet article ne s'adresse ni à des rustauds, ni aux adeptes candides d'un quelconque noviciat, ni à des prétentieux infatués de leur intumescence flatulente pesteuse et pédantesque. Mort aux Pangloss et à leurs épigones ou diadoques !
Or, le concept de monade me gêne, parce que je le pense d'un apport peu évident pour le commun des mortels. Mais ne méjugeons pas ce qui est ardu d'accès. Ce serait faire le jeu de ces fameux démagogues qui combattent la pensée, le savoir, la connaissance, au nom de la dénonciation de l'élitisme ou de l'hermétisme. De facto, l'existence même tardive d'un documentaire traitant de la vie de Leibniz vaut mieux, quitte à rabâcher, que l'absence intégrale de toute commémoration de Diderot sur icelle même chaîne "culturelle" voici jà trois années de cela.
Le plus inquiétant dans cette affaire peu saine, c'est - constat établi depuis un moment - le manque d'intérêt voire la répugnance de la partie française d'Arte dans l'abord de certains sujets quelque peu patrimoniaux et antérieurs à cette contemporanéité excessive qui nous ronge. A chaque fois, c'est le côté allemand de la chaîne qui courageusement traite ce dont les Français ne veulent plus. Aberration significative ces dernières semaines : saint Martin,
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 saint officiel de la monarchie mérovingienne, eut droit à une émission... produite outre-Rhin ! Pour Erik Satie, il en fut hélas de même, la culture Woodstock continuant de se tailler de ce côté-ci de la frontière gallo-teutone la part (usurpée) du lion. Le reste à l'avenant.  Mutatis mutandis - le reste n'étant que spéculation et extrapolation - je ne vois qu'un autre génie universel à rapprocher de Leibniz, quoiqu'il lui soit antérieur de deux siècles : Léonard de Vinci.
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Avec un petit effort, pour les personnes qui, par hasard, souhaiteraient connaître les oeuvres de notre précurseur même malmené des Lumières, je ne saurais trop leur conseiller d'acquérir (ou d'emprunter dans des bibliothèques qui conserveraient quelques ouvrages classiques au lieu de ceux d'anti-littérature banale) divers volumes imprimés chez Garnier Flammarion (ceci n'étant point de la réclame turpide, infâme s'adressant à quelques créatures spinales, décérébrées, de laboratoires occultes influencés par le gothique anglais) :
- Nouveaux essais sur l'entendement humain ;
- Système nouveau de la nature et de la communication des substances ;
- Discours de métaphysique ; 
- Principes de la nature et de la grâce. Monadologie ; 
- Essais de Théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l'homme et l'origine du mal. 
Dois-je vous souhaiter une bonne lecture ? Cela serait par trop cruel.

Bonnes gens, couchez-vous du sommeil du juste et n'encombrez plus vos esprits de concepts perturbateurs ! A la prochaine fois. 

vendredi 18 novembre 2016

Ces écrivains dont la France ne veut plus 15 : Charles Vildrac.

Si l’on gardait, depuis des temps, des temps,
Si l’on gardait, souples et odorants,
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,
Crinières de nuit, toisons de safran,
Et les cheveux couleur de feuilles mortes,
Si on les gardait depuis bien longtemps,
Noués bout à bout pour tisser les voiles
Qui vont à la mer,


 Charles Vildrac, Livre d'Amour (extrait) publié pour la première fois en 1910.

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La réédition imminente, dans la prestigieuse collection de poche "Poésie Gallimard" (elle est annoncée pour le 21 novembre 2016) des Chants du Désespéré de Charles Vildrac constitue, pour paraphraser Maurice Leblanc un formidable événement en cela qu'il nous rappelle l'existence d'un poète, dramaturge et romancier pour la jeunesse qui eut son heure de gloire dans la la première moitié du siècle dernier avant de sombrer, comme tant de ses coreligionnaires, dans un oubli mystérieux et incompréhensible. Nous avons pour objectif en ce (trop) court article de donner les raisons évidentes de cette éclipse insane. Car l'oubli dans lequel on maintient Charles Vildrac depuis trop d'années constitue selon moi un scandale culturel majeur, absolu même ! Par exemple, l'Education nationale s'est montrée quelque peu ingrate à l'encontre d'un auteur estimable, qui aimait à écrire à l'adresse des enfants des contes fort intéressants qu'on peut encore dénicher dans nos bouquineries. Bref, l'école ne fait plus lire, plus étudier Vildrac, et c'est fort dommageable.
Qui se souvient encore du Paquebot Tenacity, cette pièce de théâtre si prisée dans les années 1920 qu'elle bénéficia d'une adaptation cinématographique signée du grand Julien Duvivier lui-même en 1934, avec Albert Préjean, Marie Glory, Raymond Aimos
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 (un comédien que j'ai toujours apprécié, et qui mourut tragiquement durant la libération de Paris) et Pierre Larquey ? Sur le fond social transposé et actualisé de la crise économique des années 30, cette comédie sentimentale nous parlait d'émigration, d'expatriation au Canada, nouvelle terre promise pour les héros du film, sujet ô combien toujours d'actualité au XXIe siècle ! La musique était signée Jean Wiener, autre signature prestigieuse, qu'on ne peut ignorer. 
Exact contemporain d'Igor Stravinski, Charles Vildrac naquit comme lui en 1882 (le 22 novembre à Paris), pour mourir tout comme lui en 1971 (le 25 juin à Saint-Tropez plus précisément). Né Charles Messager, il était le fils d'un communard déporté en Nouvelle-Calédonie. Cela commence fort bien, comme on le lit... Son nom de plume, Vildrac, a été choisi en hommage à Wildrake, personnage de Woodstock, roman de Sir Walter Scott.
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 Il est significatif que ce roman historique se déroule dans les prolongements de la première révolution anglaise du XVIIe siècle.
Charles Vildrac participa à une expérience fascinante de communauté d'artistes et d'écrivains dite abbaye de Créteil ou Groupe de l'Abbaye, de 1906 à 1908. Il en fut le membre fondateur avec Georges Duhamel.
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 Ce Groupe de l'Abbaye s'inspira tout autant des phalanstères de Charles Fourier que de l'abbaye de Thélème de Rabelais et du compagnonnage.
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Les Chants du Désespéré, publiés en 1920, placèrent d'emblée Vildrac parmi les plus grands poètes et écrivains ayant su exprimer l'horreur de la Grande Guerre.

 Au long des jours et des ans,
Je chante, je chante.

La chanson que je me chante
Elle est triste et gaie :
La vieille peine y sourit
Et la joie y pleure

C’est la joie ivre et navrée
Des rameaux coupés,
Des rameaux en feuilles neuves
Qui ont chu dans l’eau ;


(extrait du premier poème ouvrant le recueil)

En 1932, Jacques Ibert composa la musique de scène d'une autre pièce alors célèbre de Vildrac Le Jardinier de Samos. Ce bel ouvrage musical, écrit pour les vents, dû au compositeur d'Escales, qui longtemps régna sur la Villa Médicis, a bénéficié de plusieurs éditions discographiques valables, notamment chez Arion au début des années 1990 puis plus récemment chez Timpani en 2014.
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Charles Vildrac eut maille à partir avec la censure du régime de Vichy (nous verrons qu'il connut même la prison gestapiste) : son roman pour la jeunesse, Millot fut interdit dans le bibliothèques. A cette époque, d'ailleurs, on peut considérer que la messe était dite. Charles Vildrac allait glisser vers un oubli progressif, une sorte de disgrâce mémorielle d'où n'émergerait plus, çà et là, que le volet "littérature enfantine" de son oeuvre pourtant variée. Il est significatif de souligner que le seul livre de Vildrac sur lequel je parvins récemment à mettre la main chez un bouquiniste était Amadou le bouquillon, paru en 1951, certes excellent, mais réducteur : c'est comme si on restreignait les livres de Maurice Genevoix
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 à sa seule Hirondelle qui fit le printemps, tout aussi inoubliable, fleuron des lectures enfantines d'une école primaire désormais révolue (sans fausse nostalgie de ma part cependant).

De fait, en fouillant sur la Toile et ailleurs, les raisons de la déchéance littéraire de Charles Vildrac finissent par s'éclaircir : alors, lorsqu'on a découvert les renseignements espérés, elles éclatent en pleine lumière : Vildrac a été banni du cercle au même titre que Guillevic et Stil : trop à gauche pour la bien-pensance bobo néo libérale, trop engagé pour la réaction friedmano-hayekienne, qui purge la culture de tous ses représentants "dangereux" au contraire des rockers entrés dans le rang ultra commercial... à la différence d'un Léo Ferré qu'on interdit presque de commémorer.
Voyons voir :
- Vidrac censuré par Vichy ;
- Vildrac résistant littéraire arrêté par la Gestapo et emprisonné quelques temps à Fresnes en 1943 ;
- Vildrac membre du comité directeur des Lettres françaises aux côtés de Jean Géhenno,
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 François Mauriac et Louis Aragon ;
- Vildrac s'affirmant compagnon de route du Parti communiste à la fin des années 1930 ;
- Vildrac justicier littéraire au sein des mêmes Lettres françaises en septembre 1944, réclamant l'épuration des écrivains collabos ;
- Vildrac auteur d'une des premières utopies pour la jeunesse dans son roman L'Île rose, publié en 1924.
Enfin, preuve de sa fidélité à la gauche, il fut un des signataires en 1960 du Manifeste des 121 contre la guerre d'Algérie.

N'en jetez plus ! Tout est désormais évident ! Pour vous convaincre, lisez donc en ligne le texte que Mathilde Lévêque a consacré aux écrivains communistes pour la jeunesse pendant l'entre-deux-guerres. Vildrac fut même interviewé à la radio à l'occasion de la commémoration des cinq ans de la mort de Romain Rolland, soit en 1949. Ce ne sont pas hélas quelques archives audio et vidéo disparates de l'Ina (certaines permettent de croiser la famille de Georges Duhamel et Jules Romains) qui permettront de tirer Charles Vildrac d'un trop injuste et immérité oubli.
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C'est la raison pour laquelle je vous invite, lectrices et lecteurs de ce blog, à vous procurer la réédition bienvenue et indispensable du recueil de poésies Chants du désespéré. Un chef-d'oeuvre, assurément.

Prochainement : comment Arte, qui se prétend encore culturelle, célèbre à la sauvette les 300 ans de la disparition du philosophe allemand et polyglotte Gottfried Wilhelm Leibniz, le 14 novembre 1716, en lui consacrant un documentaire diffusé dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre prochains à deux heures du matin ! C'est tout de même mieux que pour Henry James, qui n'eut droit à rien du tout !
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vendredi 4 novembre 2016

Ces romans Gallimard du premier semestre 2016 boudés par la critique.

L'an du seigneur 660, Romuléon fut couronné roi. Timoléon succéda à Romuléon. Napoléon succéda à Timoléon. Gaston de Saxe succéda à Napoléon. En tout, les règnes de ces quatre monarques n'excéda pas un lustre. (Egbert le boiteux : Annales du royaume de Zenda)

L'an du seigneur 880, Knut à la moustache bleue s'empara du trône. Cet usurpateur ne règna que peu de temps, comme nombre de ses prédécesseurs. (Egbert le boiteux : Annales du royaume de Zenda)

Ils représentent une poignée de romans insuffisamment remarqués, pourtant publiés chacun en la prestigieuse collection blanche de Gallimard, entre janvier et juin 2016. L'absence d'enjeu, de prix littéraire important, justifiait-elle que nos critiques institués ignorassent ces ouvrages ?
Citons pêle-mêle : Tout a une fin, Drieu, de Gérard Guégan,
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 paru le 2 mai 2016, L'Année pensionnaire, d'Isabelle Lortholary,
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 paru le 11 mai 2016, Je ne pense plus voyager (récit sur Charles de Foucauld) de François Sureau,
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 publié le 3 mars 2016, Otage de marque, d'Antoine Billot,
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 publié le 11 février 2016 et L'Odyssée de Rosario de Pierre-Yves Leprince,
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 paru le 2 juin 2016.
Quel sort partagent ces titres ? Qu'ont-ils en commun ? Je répondrais qu'en dehors d'Internet et de quelques revues ciblées ou douteuses (plus ou moins ambiguës voire "fascisantes" pour certaines, écrirais-je) ils n'ont eu aucun écho critique ou à peu près...  Par exemple, Jérôme Garcin, fut, en son blog de bibliobs, un des rares critiques exempt de reproche politique et n'officiant pas sur des sites plus ou moins "pourris" ou des revues infâmes à avoir eu le courage de critiquer le roman de Gérard Guégan, qui parlait d'un épisode imaginaire de la fin de vie (juste avant son suicide) de l'écrivain collaborationniste et patron de la NRF Pierre Drieu La Rochelle.
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 Bien d'autres livres (lorsqu'on en a causé) se sont retrouvés condamnés à un catalogage critique dans des médias abjects, tout cela parce que ceux que je nomme la bande des quatre (Le Monde des livres, Télérama, Lire et Le Magazine littéraire) s'en sont moqués comme d'une guigne...
Sans parler du récit de François Sureau, qui a presque été réduit à la presse catholique convaincue d'avance,
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force est de constater un certain principe de répétition dans la négligence entourant un bon quart de la production romanesque française ou francophone de notre plus grand éditeur français en sa blanche collection... Répétition, parce qu'il est indéniable qu'aucun des livres traités en cet article ne couvrait et n'abordait de thèmes archi contemporains et présentistes abusifs. Ils rejoignent la cohorte de tous ces romans historicistes de Gallimard condamnés au non-prix littéraire, ainsi que nous l'avons vu pour Règne animal de Jean-Baptiste del Amo sur lequel pesait la tare de ne pas se dérouler au XXIe siècle...
Gérard Guégan nous parle de collaboration et résistance, Antoine Billot de la captivité de Léon Blum
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 à Buchenwald et de sa rencontre avec Jeanne, veuve d'Henri Reichenbach, qu'il épouse en troisièmes noces. Durant sa captivité, il écrit son ouvrage fondamental : A l'échelle humaine, titre repris en hommage lors d'un téléfilm sciemment ignoré et occulté, perdu sans doute, qui fut diffusé sous les railleries thatchériennes ignobles du premier gouvernement de cohabitation, sur TFI, chaîne déjà en perdition publique et culturelle, à l'occasion des célébrations du cinquantenaire du Front populaire, le tout pour une audience infime et honteuse...  Le grand  comédien Alain Mottet
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 y interprétait Léon Blum. Pierre Bourgeade et Jacques Rutman étaient les rélisateurs de cette oeuvre, rendue à jamais invisible et ce, intentionnellement...
Pierre-Yves Leprince, fringant septuagénaire, nous a accoutumés à la rétromanie avec ses deux volumes précédents consacrés aux délicieuses enquêtes imaginaires de Marcel Proust. Avec Rosario, paysan de Sicile, personnage extraordinaire, hors du commun, il nous conte une vie d'aventures, une odyssée sur fond d'histoire du XXe siècle. Quant à Isabelle Lortholary, elle nous plonge dans un passé si loin, si proche : les années 1970, dans un pensionnat de jeunes filles comme il pouvait en exister encore après mai-68. L'aspect rétro savoureux  du livre, digne du Diabolo menthe de Diane Kurys, et son saphisme feutré ont dû indisposer les juges littéraires accoutumés à la crudité crasse et trash...
Si le faible impact médiatique des ouvrages d'Antoine Billot et de Gérard Guégan, au vu de la période qu'ils abordent, me paraît impardonnable, inexcusable et incompréhensible, on pouvait par contre s'attendre avec logique au silence entourant le récit que François Sureau consacra à celui que d'aucuns considèrent encore de nos jours, ô image réductrice, comme une figure du colonialisme raciste à oublier d'urgence. C'est assimiler Charles de Foucauld aux seuls crimes de la colonisation, qu'il ne commit pas. Nous sommes loin de la vision chrétienne humaniste que Jijé développa dans sa biographie dessinée de Charles de Foucauld parue en 1959 dans Spirou. Un précédent a existé en 2011 : le beau livre de Kebir-Mustapha Ammi,
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 Mardochée, dont l'accueil fut si froid, si inexistant, que Le Monde des livres ne lui consacra qu'un minuscule entrefilet. Nous vivions alors à l'ère de la pie grise élyséenne, fort célèbre pour haïr la grande littérature...Mardochée était le guide de Charles de Foucauld lorsqu'il explora le Maroc pour le compte du gouvernement français. Ce roman ne paraîtra jamais en poche, comme ceux de Jean-Pierre Ohl
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 ou Maja Brick. A cause d'un insuccès mercantile soigneusement cultivé. Il est heureux de constater qu'un écrivain d'origine marocaine, au nom musulman, se consacre à l'histoire romancée d'un guide juif, lorsqu'on sait, ainsi que je l'appris par Jijé, les vexations que subissait la minorité israélite à l'époque des sultans chérifiens d'avant le protectorat de Lyautey.
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A une époque où recule l'intérêt pour l'histoire antérieure, pour la culture antérieure (y compris populaire comme l'a révélé emblématiquement le peu de traitement médiatique consacré par une certaine presse "élitiste" à la disparition du trompettiste de variétés Georges Jouvin, représentant d'une certaine culture de masse justement antérieure au déferlement de la pop anglo-saxonne), je vous invite à lire l'interview que le magazine Marianne a consacré à Régis Debray
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 en son numéro 1021-1022. Ce dernier révèle que, pour l'actuel président de la République, l'Histoire débute...en 1914. C'est pire chez d'autres énarques et bobos nous gouvernant : ils font démarrer l'Histoire en 1958 ou en mai 68. Pour les bobos, rien de ce qui précéda le pop art, Woodstock, les Beatles, Bob Dylan, Jimi Hendricks, Andy Warhol, les Stones et Mary Quant (qui inventa la minijupe) n'a d'importance... Le passé antérieur n'existe pas. Alors, pour eux, pas question de remonter de 13 milliards 732 millions d'années et de rechercher ce qu'il y avait avant le big bang ! Je laisse cette spéculation au grand physicien Etienne Klein !

Prochainement :  reprise de la série consacrée aux écrivains dont la France ne veut plus. Le quinzième auteur traité sera Charles Vildrac.

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