samedi 24 janvier 2015

La mort de Mousqueton dans le Vicomte de Bragelonne : un pastiche à la manière du poète Guillevic.

Il peut exister des vérités fictives (le Nouveau Victor Hugo).

L'air
Est habité de fleuves
Qu'on ne voit pas.
(Guillevic : Elle in : Possibles futurs Poésie Gallimard)

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 Comment réécrire à la manière de Guillevic (1907-1997) le chapitre CCLXI du Vicomte de Bragelonne d'Alexandre Dumas : Le Testament de Porthos ? Je me suis jeté dans ce pastiche créatif que je vous livre aujourd'hui. 

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Le deuil à Pierrefonds.
Cours désertes,
Ecuries fermées,
Parterres négligés.
Bassins vides.
Les graves personnages
Accourent
De toute part.
Les voisins de Porthos.
De Porthos mort.
Entrent tous au château
En silence.
Mousqueton
Les reçoit.
En deux jours
Mousqueton a bien maigri.
L’on voit ses habits
Remuer en lui.
Des ruisseaux argentés de larmes
Sillonnent ses joues
Sa figure.
Chaque visite nouvelle
Additionne en lui
Les larmes
Les sanglots
Qu’il veut prévenir
De sa grosse main.
Tous veulent assister
A la lecture du testament
De Porthos,
Convoitises.
La grand-salle est fermée.
Le procureur de Porthos,
Déploie le parchemin
Des volontés suprêmes
Du géant.
Le cachet rompu,
Les lunettes mises,
La toux.
Les oreilles tendues
Pour entendre mieux.
Mousqueton ne veut pas entendre mieux.
La porte à deux battants
S’ouvre. Prodige.
C’est d’Artagnan
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Sa figure mâle.
Mousqueton le reconnaît.
Il vient embrasser ses genoux.
Il suffoque.
D’Artagnan le relève
Salue l’assemblée
Noblement.
L’assemblée qui l’a reconnu.
La lecture du testament commence.
Par le procureur
Lui aussi ému.
Profession de foi de Porthos
Pardon aux ennemis.
Il en suppute le nombre
Mais se refuse à détailler
Enumérer tous les torts
Qu’il leur causa.
Les biens les possessions
Les propriétés. Les biens-fonds
Les écuries, les meutes
Sont listés.
Enumérations inutiles ici !
Brave Porthos !
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Il est alors question
De l’évêque de Vannes.
D’Artagnan frissonne au souvenir de ce nom.
Lugubre entre tous.
Le procureur continue.
Mousqueton de douleur s’abîme.
On tousse
On reprend haleine à l’énumération.
Poursuit donc le procureur !
Ici, un bruit aigu.
C’est l’épée de d’Artagnan.
Elle tombe
Sur le plancher sonore.
Ceci n’est pas
Un jeu de mots sur le nom
De Planchet.
Porthos laisse ses biens
Au vicomte de la Fère.
D’Artagnan pourra recevoir
Du vicomte de Bragelonne
Les biens qu’il lui demandera.
Long murmure.
Silence interrompu.
L’œil de d’Artagnan suffit à son rétablissement.
Tout ce qui est à la charge du
Vicomte de Bragelonne est énoncé.
Enfin des quarante-sept habits du mort
Mousqueton devient l’hoir.
Mousqueton est légué à Bragelonne.
Est-il donc un objet ?
Un bien meuble ?
Le Code civil
N’existe pas sous Louis XIV.
Mousqueton convulsif
Mousqueton pâle
Mousqueton chagriné.
Mousqueton trébuche
Hésite
S’absente.
Disparaît à l’étage.
D’Artagnan veut le conduire illico chez Athos.
Ne peut le faire.
Il demeure seul après
Les salutations cérémonieuses d’usage
En ces temps révolus.
Et d’Artagnan d’admirer
La profonde sagesse du testateur.
Porthos désirait
Que Bragelonne donnât à d’Artagnan
Tout ce qu’il demanderait.
Mais le mousquetaire
Ne demanderait rien !
Une pension fut laissée à Aramis.
« Porthos était un cœur »
Songe d’Artagnan
En soupirant.
Un gémissement au plafond.
Il l’entend.
Monte à l’étage empressé.
C’était ce pauvre Mousqueton.
Des étoffes.
Des étoffes par tas.
Sur lesquelles
Mousqueton s’était vautré.
Lui-même les avait rassemblées, entassées.
C’était son lot, son dû.
Elles lui revenaient bien !
C’étaient les habits de Porthos.
Et la main de Mousqueton
De s’étendre sur ces reliques
Vénérables
De son corps les couvrant.
Mousqueton ne bougeait plus.
« Il est évanoui ! Mon Dieu ! »
S’exclame le mousquetaire.
Il s’approche afin
De consoler le pauvre garçon.
Las ! D’Artagnan se trompe !
Mort est Mousqueton !
Mort donc tel le chien
Qui, sur l’habit
De son maître disparu
(et quelquefois sur son tombeau)
S’en vient rendre le dernier soupir
Du commensal canin.
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samedi 17 janvier 2015

L'armistice de Rethondes vu par la télévision britannique : "Rumeurs dans la forêt" (1980).

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Le téléfilm britannique dont je dois vous parler aujourd'hui est à peu près conforme à l'image ci-dessus : une reconstitution des négociations ayant conclu à la signature de l'armistice du 11 novembre 1918 dans le wagon de Rethondes.

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La photographie de l'événement est bien plus renommée.  Diffusé dans le cadre de la célèbre émission Les Dossiers de l'Ecran le mardi 11 novembre 1980 (émission qui fit longtemps mes délices parce qu'on y produisait des dramatiques d'Histoire devenues désormais invisibles telles Le Congrès de Tours, Staline est mort ou encore Le Président est gravement malade, dans laquelle Alain Mottet interprétait Woodrow Wilson), Rumeurs dans la forêt (en anglais Gossip from the Forest), était adapté par Granada Television du roman de l'écrivain australien Thomas Keneally, paru en 1975. Ce livre, au titre identique à celui du téléfilm ou drama ainsi que les Anglo-saxons qualifient ce genre de production audiovisuelle que nous Français, négligeons et méprisons de plus en plus sous les futiles prétextes qu'ils sont ennuyeux, scolaires, élitistes etc., peut représenter une sorte de compromis entre la fiction historique classique et la monographie chère aux historiens professionnels, bien qu'il pourrait aussi prétendre à la catégorie définie par Truman Capote : a non fiction novel. 
L'adaptation et la réalisation furent confiées à Brian Gibson (1944-2004), spécialiste des "biopics", dont Joséphine Baker. Parmi les comédiens, on remarque Hugh Burden, dans le rôle du maréchal Foch, John Schrapnel dans celui de Matthias Ertzberger, et surtout Vernon Dobtcheff en général von Winterfeldt.
Vernon Dobtcheff fut une figure du grand et du petit écran. Né le même jour que Lucien Clergue le 14 août 1934 à Nîmes, il a brillé par ses interprétations historiques et ses dons de polyglotte. Il participa, dans des seconds rôles, aux grandes heures fictionnelles de la télévision française des années 70-80.
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Ainsi, j'eus la surprise de découvrir la présence de Vernon Dobtcheff dans la distribution de Foch pour vaincre, téléfilm de Jean-François Delassus, qui, le 7 mai 1977, ouvrit sur FR3 la série regrettée des Samedis de l'Histoire, tuée peu après par une censure politique stupide et bornée. François Maistre, bien connu des amateurs des Brigades du Tigre, y interprétait le maréchal Foch.
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Le lieutenant SS Wolf dans Le 16 à Kerbriant, c'était Vernon Dobtcheff. Dom Pimentel dans le Mazarin avec François Périer, c'était encore lui. Item Sieyès dans Joséphine ou la comédie des ambitions. Item De Gaulle dans la série anglo-saxonne Ike. Vernon Dobtcheff eut même l'honneur de faire partie du casting d'Holocauste et de Doctor Who ! On ne compte plus ses participations aux productions historiques télévisuelles des deux côtés de La Manche, voire de l'Atlantique. Sans omettre aussi le cinéma, où il excella dans de nombreux seconds rôles.
Mais foin de Vernon Dobtcheff, car je m'éloigne un tant soit peu de mon sujet. Je doute d'ailleurs que les téléspectateurs ayant conservé ne serait-ce que quelques bribes de souvenirs, quelques images fugaces, fugitives, éthérées, floutées, incertaines, volatiles de Rumeurs dans la forêt constituent plus qu'une poignée infime... J'ignore ce que ce téléfilm a pu devenir, qui en conserve les droits... Encore un travail en perspective pour Serge Bromberg et ses disciples pour restaurer cette oeuvre.
Toujours est-il que l'image du maréchal Foch véhiculée par Rumeurs dans la forêt,contrairement à celle, presque hagiographique, de Foch pour vaincre, pouvait irriter, déranger, les téléspectateurs français, au même titre que le Napoléon du Waterloo de Sergueï Bondartchouk. Je conserve l'image d'un Foch dur, intransigeant, impitoyable, tout à l'obtention de la revanche tant espérée, tant souhaitée, remarquablement joué par l'acteur britannique Hugh Burden, malheureusement décédé dès 1985.Une idée maîtresse le guidait : "l'Allemagne paiera".
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Les amiraux britanniques Wemyss et Hope, qui faisaient partie des négociateurs alliés, ne pouvaient se permettre de transiger, de modérer les conditions d'armistice : aucune marge de manoeuvre ne fut laissée aux Allemands, dont la délégation était conduite par Matthias Ertzberger, député au Reichstag,  membre du Zentrum. L'Allemagne réclamant la paix, il était inutile selon Clemenceau et Foch que l'offensive se prolongeât et que le sang continuât de couler.
La dernière scène du téléfilm peut être sujette à caution : elle tente de reconstituer l'assassinat d'Ertzberger par les nationalistes de l'organisation extrémiste Consul en Forêt noire, le 26 août 1921. Si mes souvenirs sont exacts, le téléfilm comportait une erreur de date en situant l'événement en 1920. Il est certain que fictionnaliser les événements historiques peut conduire à des approximations arbitraires, ce qui n'ôte rien à la qualité globale de Rumeurs dans la forêt même si l'image de Foch véhiculée par les Britanniques peut rendre irascibles quelques nationalistes attardés. Je sais par ailleurs que Vernon Dobtcheff, en général von Winterfeldt symbolise le militarisme du IIe Reich en train de s'effondrer : ce personnage à la moustache prussienne caricaturale paraissait atterré par la défaite, par les exigences du maréchal Foch.
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dimanche 4 janvier 2015

Ces écrivains dont la France ne veut plus 3 : Paul Fort.

Si toutes les filles du monde voulaient s'donner la main, tout autour de la mer elles pourraient faire une ronde.
Si tous les gars du monde voulaient bien êtr' marins, ils f'raient avec leurs barques un joli pont sur l'onde.
Alors on pourrait faire une ronde autour du monde, si tous les gens du monde voulaient s'donner la main.
(Paul Fort : La Ronde autour du Monde. Ballades françaises)

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Cette ballade fameuse demeure à peu près tout ce qu'il nous reste de nos jours de celui qui pourtant, de son vivant, fut intronisé prince des poètes. C'est presque son unique héritage, en plus des chansons de Brassens, 
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immortelles, tant l'art de Paul Fort se mariait avec excellence à celui de la chanson. Cette ballade sublime, on la trouve encore citée dans une méthode de lecture convenant aux enfants rétifs à la méthode globale (ce que je fus) : la méthode Boscher, d'essence syllabique. 
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Et c'est à peu près tout. Force est de le constater : au XXIe siècle, Paul Fort est devenu un illustre inconnu, inétudiable et inétudié, bien que son nom sonne encore familièrement à nos oreilles. Le bel exploit culturel que voilà ! Pourquoi ? Doit-on accuser sans raison aucune les éditions Flammarion d'avoir organisé un tarissement de l'intérêt que Paul Fort suscita autrefois, durant sa longue vie, dans les Belles Lettres ? Les éditions Flammarion, tant que l'oeuvre de Paul Fort ne tombera pas dans le domaine public, continueront à exercer une sorte de monopole éditorial, d'autant plus que l'impétrant décéda bien vieux, en 1960, alors que nous sommes accoutumés à vanter, à célébrer, des versificateurs, poètes en prose ou en chanson, morts jeunes ! Paul Fort ne fut pas un poète maudit. Si la loi n'est pas durcie d'ici là, il faudra attendre environ 2030 pour que d'autres maisons d'édition (je songe ici à Gallimard, à ses collections bien connues, dont bien sûr La Pléiade) puissent enfin faire redécouvrir l'intégralité d'une création sublime. 
En attendant, nous nous contraignons à nous contenter de maigres anthologies (chez Garnier Flammarion, justement), en l'absence de toute intégrale faisant l'objet d'une réimpression récente. Les oeuvres complètes en dix-sept volumes sont épuisées depuis belle lurette.
A moins que tout cela ne cache d'inavouables rejets, condamnations, ostracismes à l'encontre du poète jalousé.
Quels mauvais procès aurait-on pu instruire contre Paul Fort ? Sa facilité littéraire, sa virtuosité, sa simplicité, sa naïveté qui en fait une sorte de Douanier Rousseau des lettres ? L'on sait que ce peintre génial fut longtemps boudé, à cause de son "amateurisme" (comme Chabrier en musique) et que le centenaire de sa mort n'a pas (ou peu ou prou) été commémoré. 
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Paul Fort fut un pacifiste, qui crut en la fraternité humaine. Une seule de ses ballades, L'Ecureuil, composée en 1917, fut proposée récemment au programme du bac français. C'est plus qu'insuffisant. On a terni la gloire de Paul Fort, on a minimisé son importance littéraire, diminué son rayonnement, qui fut considérable.
Conjuration du silence autour d'un auteur incontournable du XXe siècle ! 
A-t-il fauté durant les années noires de l'Occupation ? De quoi s'est-il rendu coupable pour qu'on le boude ? Que fit-il exactement à Radio Paris ? A-t-on confondu Paul Fort (1872-1960) et Paul Faure (1878-1960 : mort la même année, tiens, tiens...) ? 
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Paul Faure, qui dirigea la SFIO de 1920 à 1940, pacifiste, fut munichois et se rallia à Vichy. Mais que fit donc de son côté Paul Fort de si répréhensible ? Il fut considéré comme un indésirable à la Libération par le célèbre Comité national des écrivains qui mit en place une commission d'épuration. On le considéra comme un proscrit, mais brièvement : alors qu'il figurait en septembre 1944 dans la liste d'opprobre et d'exclusion, il en fut retiré dès octobre.
Plus rien ne s'oppose donc à redécouvrir Paul Fort, puisqu'il a été lavé de ses péchés... Absolution nécessaire !
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Prochainement sera abordé un fameux téléfilm historique britannique hélas tombé dans l'oubli : Rumeurs dans la forêt, diffusé aux Dossiers de l'Ecran le 11 novembre 1980, et qui traitait des négociations de l'armistice de Rethondes.