mardi 14 novembre 2017

L'espace-temps et l'univers dans les émissions de marionnettes enfantines de l'ORTF.

Roquet Belles Oreilles : une série de dessins animés américains éphémère, qui marqua peu l'époque finissante d'Eisenhower, car apparue en 1959, mais qui malgré tout joua un certain rôle au-delà de l'univers du cartoon télévisé puisque Franquin la cita dans "QRN sur Bretzelburg" (extrait de l'encyclopédie anonyme du cartoon télé américain).

Imaginez-vous, lectrices et lecteurs, transportés dans le passé, un demi-siècle en arrière...
A cette époque, on servait encore de l'essence ordinaire dans les stations services et des pompistes vous faisaient le plein. 
A cette époque, l'on se mouchait encore avec des mouchoirs en tissu;
A cette époque, le papier hygiénique n'était pas encore en couleurs, les sacs d'ordures fabriqués encore en papier. 
A cette époque, on ne disait pas encore débardeur Marcel ou simplement marcel mais tricot de peau suédois ou tout simplement tricot de peau. 
A cette époque, dans le vocabulaire, le chandail rivalisait encore avec le pull-over.
A cette époque, on vous vendait des langes, des épingles à nourrice, des chocos en accordéon et des épingles en bois.
A cette époque subsistaient encore et roulaient des autos de modèles de la décennie précédente : Tractions avant, 2 CV avec la toile à l'arrière ou la malle bombée, arborant quelquefois un cache calandre aux chevrons blancs
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sans omettre le capot strié, 203, 403, Simca Aronde ou P 60, ou Ariane
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 sans omettre les Renault Dauphine, Caravelle, Floride
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 et 4 CV et les Panhard PL 17
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 et 24 CT.
A cette époque ne sortait en salles qu'un Disney tous les trois ans. 
A cette époque, les filets ne servaient pas que pour la pêche mais aussi pour faire ses courses.
A cette époque, les pots de yaourt étaient en carton et ressemblaient à des cônes tronqués.
A cette époque, les agents de police faisaient la circulation avec un bâton blanc et un sifflet. 
A cette époque, on pouvait encore boire dans des gobelets en carton et non pas en plastique (leur retour est prévu au nom de l'écologie).
A cette époque, noires encore étaient les façades des immeubles. 
A cette époque, la télé en couleurs naissait à peine en France : la plupart de ceux qui possédaient une télé ne captaient qu'une seule chaîne en noir en blanc en 819 lignes.
C'était l'époque de l'ORTF où les émissions pour les tout petits passaient avant qu'ils ne se couchent ou le jeudi après-midi (le mercredi le remplaça en 1972).
C'était justement l'époque du plein essor, de la vogue, des émissions de marionnettes, de 1964 à 1974. Elles s'appelaient Le Manège enchanté, Bonne nuit les petits, Kiri le clown,
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 La Maison de Toutou, Titus le petit lion, Babar, Pépin la Bulle, Aglaé et Sidonie,
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Colargol, les Poucetof, Victor et Horace, puis Reinefeuille. Chapi-Chapo clôturèrent ce monde et l'ORTF disparut à jamais.

Si vous le voulez bien, explorons ensemble les univers spatio-temporels mis en scène par toutes ces émissions de marionnettes.


Il nous faut distinguer au préalable, avant toute analyse du sujet qui nous intéresse, les différentes techniques d’animation utilisées dans ces films.
Les marionnettes à fils : Reinefeuille entre dans cette catégorie.
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Les marionnettes à gaine : classiques comme dans le Guignol lyonnais (La Maison de Toutou, Sourissimo) et plus élaborées avec des personnages plus grands (Bonne nuit les petits, Papotin)
Les acteurs déguisés (ce qui nous éloigne quelque peu de la marionnette proprement dite) : Babar dans sa version diffusée en 1969.
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La technique du film image par image (la plus fréquemment utilisée, et la plus sophistiquée) : Kiri le clown, Le Manège enchanté, les Poucetof, Aglaé et Sidonie, Titus, Pépin la Bulle, Victor et Horace, Les aventures de l’ours Colargol, Chapi Chapo ou encore Bip et Véronique.
Les animations image par image avec de la pâte à modeler ne sont apparues que plus tard, postérieurement à la disparition de l’ORTF. De même, l’animatronique n’existait pas encore à la fin des années 1960 (le chef d’œuvre en la matière est Dark Cristal en 1983).
On qualifierait les marionnettes d’animation 3 D « primitive ». La technique image par image apparut presque avec le cinéma : que l’on songe aux créatures préhistoriques de Willis O’Brien dans Le Monde perdu (1925) et King Kong (1933). Georges Méliès utilisait déjà cette technique qui se développa notamment avec Ladislas Starevitch, George Pal et Ray Harryhausen, le disciple de Willis O’Brien.
Contrairement aux idées reçues, les émissions enfantines d’animation recoururent précocement à la couleur. Seuls Bonne nuit les petits et la première saison du Manège enchanté furent tournés en noir et blanc. Dès 1967, la couleur était généralisée, ce qui permit une belle redécouverte de ces séries via la VHS dans les années 1990 mais aussi les chaînes thématiques de télévision (Canal J rediffusa La Maison de Toutou en 1997). L’animation en images de synthèse permit une « résurrection » de Kiri et du Manège enchanté au début du nouveau siècle, même si, pour ma part, je trouve le résultat mitigé.
De même, la marionnette n’a jamais complétement disparu de notre petit écran : des séries couleurs « modernisées » de Nounours furent tentées en 1976 et au milieu des années 1980. Téléchat, en cette même décennie, a conservé beaucoup de fans, au contraire de Croqu’Soleil et le secret des étoiles qui passa hélas inaperçu en 1986, malgré une jolie chanson de générique interprétée par Henri Salvador. Il est vrai que cette série eut le tort d’être diffusée sur une FR3 alors vilipendée et menacée de démantèlement.
A noter qu’à l’orée des années 1980, l’émission Récré A2 s’illustra par la diffusion des Paladins de France, série superbe de marionnettes siciliennes, véritables pièces de musée, spectacle traditionnel nous contant la geste et l’épopée de Roland et Charlemagne. Le site de l’Ina conserve heureusement cette série.
Cependant, certains titres semblent perdus, du moins inexploités et non restaurés de nos jours, notamment Reinefeuille et les Poucetof (malgré une VHS sortie vers 1984). Les premiers épisodes d’Aglaé et Sidonie ont été détruits dans un incendie au début des années 1970 : tous les autres sont disponibles sur YouTube.
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Venons-en à notre analyse spatio-temporelle. Les mondes divers de nos marionnettes constituent des microcosmes variés :
-          Spatialité restreinte, fermée tel un univers-bulle dans Aglaé et Sidonie, La Maison de Toutou, Bonne nuit les petits (avec des nuances toutefois pour cette dernière émission), Chapi Chapo, Victor et Horace ou Sourissimo et Reinefeuille ;
-          Spatialité faussement ouverte et élargie, nomade, itinérante, de Kiri le clown ;
-          Spatialité bâtie sur le transfert du monde réel vers les mondes imaginaires à la manière de Peter Pan, d’Alice au pays des merveilles, du Magicien d’Oz et du Monde de Narnia en autant de transports en des univers parallèles enchanteurs : Le Manège enchanté, Titus le petit lion, Pépin la Bulle, les Poucetof (ce schéma, lointainement hérité de la littérature des âges baroque et classique (Cyrano de Bergerac, Swift) se trouve aussi dans les dessins animés 2 D de Jean Image comme Joe chez les abeilles ;
-          Spatialité du quotidien rétro de Babar ;
-          Interférences dans le monde réel (Papotin, le Pierrot de Louis Valdès de la Piste aux étoiles, les prologues, introductions ou entrées en la matière de Pépin la Bulle et de Titus mettant en scène de vrais enfants) ;
-          Spatialité réellement élargie, bientôt universelle et infinie de Colargol. Dans une moindre mesure, on retrouve cela dans Bip et Véronique, série axée sur des chansons, de Jean Saintout, créateur par ailleurs de la poupée qui présentait la Séquence du jeune téléspectateur.


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Dans l’ensemble de ces séries, à l’exception de Colargol, le nombre de personnages est souvent réduit à moins de dix. La moyenne tourne autour de trois à six. Les auteurs mêlent personnages humains et animaux plus ou moins anthropomorphisés, doués de la parole, parfois bipèdes, parfois quadrupèdes, nus ou arborant des éléments vestimentaires humains (nœud papillon du félin Ratibus, chapeau de la vache Azalée, tablier de Zouzou, melon du toucan Fouretout, foulard de l’oie Sidonie). Tandis que Chapi Chapo et Victor et Horace ou Bip et Véronique se restreignent à un tandem, La Maison de Toutou de Georges Croses se restreint à un trio de base (je n’oserais dire un « ménage à trois ») : 
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Toutou le chien, Zouzou la chatte et Kiki la grenouille. Dans Kiri de Jean Image, ils sont cinq : le clown, l’écuyère, la jument, la perruche Pipelette et le chat Ratibus. On en dénombre quatre dans Aglaé et Sidonie d’André Joanny et Pierre Loray : Aglaé la truie, Sidonie déjà citée, le coq Agénor et le renard Croquetou : vrai quatuor à la parité sexuelle parfaite suffisant amplement aux intrigues.
Nous comptons une réalisatrice, Aline Lafargue, conceptrice de Titus le petit lion, diffusé à partir du 11 mai 1967. Outre Titus, l’univers imaginé s’étoffe ici à six personnages : la souris Bérénice, le Grand Yaka, sorte de potentat, de maharadjah, le pingouin Moska, le pélican Melchior et le duo simien Ceci et Cela différencié par la couleur des vêtements. Dans Reinefeuille, conçue par le dessinateur Barberousse dans une réalisation de Frédéric Carey, la jeune femme vêtue de feuillages poétiques s’entoure d’un groupe récurrent de cinq autres protagonistes aux noms valises et calembours hilarants : le kangourou Koursensak, l’oiseau Brikabrak, le bourdon philosophe Hippy, le « monstre » Pabopabo et le ver logeant dans son chapeau Chambdebonne.
Pépin la Bulle, série due aux mêmes auteurs d’origine italienne que Chapi Chapo Italo Bettiol et Stefano Lonati compte sept marionnettes – qui n’apparaissent pas ensemble dans tous les épisodes : la poupée Brigantine, le singe Garatakeu, Foretout déjà cité, Bamao le pygmée, Clapotis l’hippopotame, Kimono la Japonaise et Bruissemendailes le papillon rose.
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Dans Bonne nuit les petits, la galerie des personnages s’étoffe au fil des ans et des saisons. Outre Le Manège enchanté, on peut affirmer que Serge Danot fut l’un des plus généreux et imaginatif en créations de figures animées : les Poucetofs, diffusés pour la première fois le 28 avril 1969, abondent. Je ne peux citer qu’une partie d’entre eux, de cette pléthore injustement oubliée, autour du garçonnet Cooky : Poucetofiole le savant, Poucetoflou son assistant, Poucetofer le forgeron, Poucetofil le tailleur, Poucetofleur le poète, Poucetoflair le détective etc. l’inventivité onomastique annonce Barbapapa. Quant à Colargol, l’univers particulier généré au fil des saisons de la série permet un enrichissement des personnages presque aussi digne d’intérêt que dans les univers d’Hergé, de Franquin et d’Hugo Pratt.
Les émissions appartenant à la première catégorie de notre énumération peuvent rappeler les holosimulations, les mondes virtuels à la manière de Matrix ou de Passé virtuel. Ils sont marqués par une limite, une frontière jamais franchie comme la barrière de la propriété de La Maison de Toutou frontière en laquelle, dans un des épisodes, notre trio composé d’un chien d’une chatte et d’une grenouille s’aventure en automobile, en faisant le tour de ce champ clos. Le véhicule s’échappe de l’horizon d’événement de la bulle spatio-temporelle du jardin fleuri au profit d’une destination de vacances dont nos marionnettes reviendront à l’épisode suivant sans qu’on en ait rien vu. Economie de moyens, objective et subjective…  
Chaque épisode d’Aglaé et Sidonie s’achève immanquablement de la même manière : la ruse du renard Croquetou, bien qu’il soit déguisé plus ou moins parfaitement, est éventée par l’oie ou par le coq de la basse-cour, et le malfaiteur aux intentions prédatrices expulsé vers un trou au-delà de l’horizon du microcosme en perdant ses oripeaux. Il est donc confiné à la frontière du micro-univers constitué par la ferme. Ses plans, toujours déjoués, sont dictés à la fois par la faim, la convoitise, mais aussi peut-être par la volonté d’échapper à cette « résidence forcée » hors-champ, bornée.
Les mondes imaginaires de la deuxième catégorie portent un nom comme Bois Joli dans le Manège enchanté (mais aussi Colargol) ou le Pays de Jaimadire dans Titus. Les vecteurs et moyens de transfert s’avèrent variés : 
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-          La peluche de Titus et le sommeil de l’enfant qui débute et clôt chaque épisode dans la série homonyme ;
-          Le rétrécissement nécessaire de l’enfant à la taille d’un pouce (comme le fait comprendre le titre de la série) par l’intermédiaire de la fleur dont il doit respirer le parfum s’il veut suivre les Poucetofs en pénétrant dans l’arbre conduisant en leur monde ;
-          La bulle de savon enfermant les marionnettes dans Pépin la Bulle, marionnettes voyageant en alternance entre l’Afrique et le Japon ;
-          Le manège et Zébulon le diable à ressort dans le Manège enchanté.

Dans Bonne nuit les petits,
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 l’horizon chimérique est élargi, partant du monde familier du paysage urbain nocturne : ce sont Nounours et le marchand de sable qui viennent d’ailleurs, transportés sur un nuage sur fond de la mélodie Que ne suis-je la fougère, attribuée à Pergolèse. A l’origine, en sa première version de 1962, la série se déroulait à la campagne. Nounours se prénommait Gros Ours ; Pimprenelle et Nicolas répondaient aux prénoms de Mirabelle et Petit Louis.  
Toujours dans la première catégorie, l’action de Victor et Horace
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 se déroule toujours dans un univers intérieur, un logement, un espace avec jardin, tandis que le monde de Chapi Chapo peut se référer aux feux de la rampe, à une espèce de music-hall revisité alors que Reinefeuille et ses amis kangourou, oiseau, monstre, ver et bourdon ne quittent jamais leur bois.
L’itinérance de Kiri le clown est quant à elle trompeuse, malgré le générique. Certes, le cirque va « de ville en ville » ainsi que la chanson l’énonce, mais sous le chapiteau, tout est délimité et les spectateurs ne sont que des esquisses sommaires, toutes semblables. Les décors sont d’autant stéréotypés. Le petit budget de ces séries est manifeste, et leur concept se plie scénaristiquement aux restrictions imposées.
C’est pourquoi Les aventures de l’Ours Colargol du regretté Albert Barillé, coproduites avec la Pologne, affichèrent d’emblée une ambition supérieure et une richesse narrative inégalée dans les productions de marionnettes télévisées des années 1960-1975. Les studios polonais d’animation Se-ma-for apportèrent un savoir-faire technique aussi estimable que celui des spécialistes tchèques bien connus depuis Jiri Trnka. L’irruption de Colargol dans les programmes destinés à la jeunesse à l’automne 1970 constitua un choc majeur doublé d’un émerveillement certain. Colargol eut la durée pour lui et sut éviter l’écueil du récit répétitif, des situations déjà vues, davantage que toutes les autres émissions précédentes enfermées trop souvent dans leur monde restreint voire riquiqui, même si Le Manège enchanté et Bonne nuit les petits s’étendirent davantage en années et s’inscrivirent plus profondément dans la conscience culturelle collective… jusqu’aux autres triomphes d’Albert Barillé dont on parle encore à juste raison près de quarante années plus tard.

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Colargol voyage : il voyage beaucoup, et de plus en plus loin. C'est un ourson globe-trotter. Parfois contre son gré, qu'il soit captif du cirque Pimoulu ou qu'il se rende malgré lui jusqu'au Pôle Nord. D'autres fois, volontairement, dans l'espace (avant que le module spatial ne s'égare dans des mondes fantastiques comme La Fantasmagorie ou La Météorologie, sur la planète de la sorcière ou celle de Merlin l'enchanteur) ou en vacances. Il se retrouve également au Far West et fait le tour du monde, jusqu'en Afrique. Tout cela en cinquante-trois épisodes découpées en tranches de quelques minutes. .
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Les aventures de Colargol étaient par elles-mêmes des adaptations de disques. Parmi les animaux anthropomorphes amis de Colargol, on trouve le rat Hector, le corbeau Corbeau 12 sans omettre l'ourse Nordine, rencontrée au Pôle Nord. Les personnages négatifs sont souvent humains : Pimoulu, la sorcière, les deux jeunes marins qui se moquent de Colargol et le font trimer sur leur bateau en route vers le pôle... Mine de rien, lorsque Pimoulu capture Colargol puis plus tard Nordine, Albert Barillé anticipe les critiques contemporaines sur l'utilisation d'animaux sauvages dans les cirques, choses encore peu répandues vers 1970.Colargol, ourson chanteur, y est exhibé comme un phénomène de foire, un de ces freaks qui firent la fortune de Phineas Taylor Barnum au XIXe siècle.
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Un biopic musical de ce personnage haut en couleur doit sortir en salles en janvier 2018.
Colargol développe en l'enfant la curiosité, la soif de découverte, d'exploration, l'exotisme, la plongée vers Ailleurs, la rencontre de l'Autre. Il y aura même un ours robot lorsque le trio spatial  composé d'Hector, de Colargol et de Corbeau 12 découvrira la planète des jouets au sein de la Fantasmagorie. La série repose autant sur la musique, l'importance des mélodies, des chansons, que sur une animation de marionnettes et des scénarios parfaitement maîtrisés. Colargol ou l'art de s'évader du microcosme étriqué, limité, de bien d'autres séries d'animation...
L'enchantement de la série demeure intact plus de quarante ans après et il est à regretter qu'il n'en existe aucune édition française en DVD et en blu-ray.


Prochainement : le tricentenaire de la naissance de d'Alembert : même pas un tweet officiel.
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vendredi 27 octobre 2017

L'a-nécrologie de Jean Cuisenier : les ATP et la reductio ad petainum.



L’obscurité réside dans ses écrits, mais non dans la parole. (Jean Guitton à propos d’Heidegger in Profils parallèles : Claudel et Heidegger 2 : Renan, Gide, Claudel. P. 474. Paris, Fayard, 1970)

Le 23 juin 2017, Jean Cuisenier nous quittait. Ethnologue il fut, et de renom. Spécialiste de l’ethnologie française et européenne, directeur du Centre d’ethnologie française au CNRS, conservateur en chef du Musée des Arts et Traditions populaires de 1968 à 1987, il participa à l’ouverture de ce bâtiment au statut de musée national, accomplissant le rêve de Georges-Henri Rivière. Philosophe aussi il fut, à l’école d’Hegel, Husserl et Ricœur.  

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Il partage un point commun fâcheux avec le grand cinéaste Gabriel Axel : la version « papier » de son article nécrologique du Monde n’est semble-t-il jamais parue. Il a fallu se contenter de la version payante en ligne… Ce détail, que d’aucuns pourraient prendre pour purement anecdotique, nous en révèle au contraire beaucoup. Il n’est qu’à lire, pour éclairer notre affaire, l’ouvrage que Martine Segalen consacra au musée de Georges Henri Rivière Vie d’un musée 1937-2005 éditions Stock pour achever de me convaincre que décidément, il y a divorce entre la spécialité ATP et l’élite politique qui nous gouverne :. Doit-on ajouter qu’elle travailla longtemps avec Jean Cuisenier et fut co-auteure du Que-sais-je ? consacré à l’ethnologie de la France ? Je n’irai pas paraphraser une partie du titre d’un livre historiquement fameux que feu Jacques Marseille consacra à l’empire colonial et au capitalisme français, Histoire d’un divorce, mais c’est tout comme. Il y a en cette a-nécrologie de Jean Cuisenier quelque chose de punitif, pas tout à fait cependant dans le sens du Surveiller et punir de Michel Foucault.
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L’ex musée national des ATP a bel et bien été puni.
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 Coquille vide décrépite, fermé dans l’indifférence générale en septembre 2005, voilà que l’on a annoncé il y a quelques mois (en mars 2017) la renaissance du bâtiment – sous les sarcasmes de certains – après un accord signé entre la ville de Paris et la fondation Louis Vuitton, fort active au Bois de Boulogne où se dresse le bâtiment abandonné telle une antique guimbarde pourrissant dans un parking en plein air. En 2020 sera inaugurée la Maison LVMH – Arts – Talents Patrimoine. L’Etat, ex propriétaire des murs, les a cédés à la ville de Paris, qui doit procéder au désamiantage du défunt musée ainsi que sa remise en état partielle. Lorsque nos médias – qui n’avaient plus consacré ni un mot, ni une image, à ces lieux depuis les années 1990 – véhiculèrent l’info, ce fut parfois dans la raillerie, d’autres fois dans l’amertume.
Arte ne fut pas en reste, se gaussant de l’ancienne institution, lui consacrant au cours du magazine 28 minutes (dont la durée excède depuis belle lurette ce minutage théorique héritier de la formule originelle de l’émission du temps où Monsieur Cédric Villani s’y exprimait parfois) un reportage à l’ellipse historique révélatrice : elle arrêtait l’histoire du musée à … Vichy. Comme si plus rien ne s’était produit après, de 1945 à 2005 ! Arte révéla ainsi son mépris des ATP par une reductio ad petainum de facto.
Or, combien de fois devrais-je rappeler que, au cours des années 1970-1980, les ATP, intégrés dans l’ethnohistoire, annexés à l’Histoire des mentalités, à la nouvelle Histoire issue des Annales, étaient très éloignés des champs réactionnaires blubo et Völkisch dans lesquels se complaît un certain parti innommable.
Le maître ouvrage de Robert Muchembled, Culture populaire et culture des élites dans la France moderne (XVe-XVIIIe siècle) paru en 1978 était-il d’essence pétainiste ?
Telle séquence extraordinaire et inoubliable du film Molière d’Ariane Mnouchkine, sorti en salles la même année (je pense surtout au carnaval et à sa répression) est-elle fascisante ?
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De même, doit-on classer dans une catégorie infamante des ouvrages comme De la cave au grenier de Michel Vovelle, ou Le Miracle et le Quotidien : les ex-voto provençaux, images d’une société de Bernard Cousin, livre préfacé par le même Michel Vovelle ? Quid des travaux de recherche remarquables de Robert Mandrou, de Jean Delumeau ou de Régis Bertrand ? Quid de Pierre-Jakez Hélias (1914-1995)
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 dont Le Cheval d’orgueil parut en 1975 dans la prestigieuse collection Terre humaine de Jean Malaurie, aux côtés de Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss ou encore des Derniers Rois de Thulé du même Jean Malaurie avant d’être adapté au cinéma par Claude Chabrol ?
Qu’y-a-t-il donc de crypo-pétainiste dans tout cela ? Quel mauvais procès d’intention sous-jacent que voilà ! Cela fait bien longtemps que les arts, traditions, rites et mentalités populaires ne se réduisent plus à un folklore de pacotille, à une nostalgie mal placée pour un monde rural quasi éteint ! Cela, Jean Cuisenier l’avait parfaitement saisi.
Je concède certes qu’un Philippe Ariès (1914-1984) venait de la mouvance royaliste, de l’Action française, mais cet « historien du dimanche » sut réchapper à cet écueil et fit œuvre de pionnier dans l’Histoire des mentalités, au point d’être rattaché aux Annales… non sans difficultés toutefois.
La déliquescence des ATP résulterait autant du désintérêt des pouvoirs publics et des médias de masse que des querelles de chapelles (qui minèrent aussi le Musée de l’Homme) entre chercheurs au CNRS et ethnologues de l’ancienne école attachés davantage à recueillir les éléments d’une culture matérielle en voie d’extinction (de mutation, dirais-je), dans une France toujours plus urbanisée, comme le fit Georges Henri Rivière. Il y eut les fixistes du ruralisme qui s’opposèrent aux dynamiques intéressés par les transitions historiques, par la substitution d’une culture de masse, commerciale, mainstream, urbaine à la culture populaire traditionnelle, y compris ouvrière, telle que Madeleine Rébérioux savait nous la conter et expliquer. Tout ce que Theodor Adorno exécrait… Ainsi, les skateboards, les baladeurs, les coques de smartphones usagés et les maillots des clubs de foot plus ou moins élimés et défraîchis intéressent désormais davantage nos édiles et rédacteurs du nouveau discours ethno-historique que les armoires normandes, les binious ou les masques de carnaval.
Les ATP atteignirent leur apogée un bref temps, entre 1975 et 1980, année du patrimoine si je m’en souviens bien. Après, ce fut la dégringolade, la descente aux enfers démédiatisés de conserve avec la ré-annexion folkloriste fascisante. Le musée fut aussi victime du clivage entre anthropologues attachés à l'étude de la culture matérielle et spécialistes de la pensée symbolique, de l'étude des mentalités, du patrimoine défini comme immatériel.
Les Que-sais-je ? de Jean Cuisenier et Martine Segalen sont semble-t-il épuisés, car « dépassés » pour le XXIe siècle, non réimprimables... à tout jamais ?
L’ancien président de la République fut le seul à avoir visité les salles du « Temps des Loisirs » intégralement au MUCEM, au fort Saint-Jean lorsqu’il fut inauguré. Il y eut ensuite des infiltrations d’eau, une fermeture, une exclusion de collections reléguées dans les réserves, collections héritières du musée du Bois de Boulogne, qui reflétaient bien les travaux d’un Vovelle ou d’un Cousin, mais n’entrant pas dans le projet scientifique méditerranéen pur et dur. On ne sait plus qu’en faire, tout comme à Lyon des poupées de feu le Château de la poupée de Marcy L’Etoile fermé en 2007. On se croirait chez Kafka ou chez le père Ubu.



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Doit-on considérer ce qui s'est passé en 2013 au fort Saint-Jean du MUCEM comme de la gabegie ? Je ne crois pas à une simple gabegie : le mal est plus profond, et l'incident ne fait que traduire un malaise latent. Surtout lorsqu'on apprend qu'au final, les salles du Fort Saint-Jean seront rouverte pour accueillir tout autre chose que le Temps des Loisirs. Le foot et les tags y auront régné en maîtres en 2017-2018... L'on sait que tout cela sous-tend un mauvais procès d'intention, puisque les anciennes collections héritées des ATP n'entrent pas du tout dans le projet scientifique du MUCEM : elles sont donc condamnées à l'invisibilité ad vitam aeternam, au pourrissement graduel, à l'ensevelissement dans l'oubli au sein des réserves de la Belle de Mai, sauf exceptions ou miracle. On fait accroire que seuls les "mariniens bleus" regretteront ces objets voués aux gémonies car rappelant quelque folklore provincial ruraliste cul-terreux honni, pétaino-maurrassien et plus si affinités.
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Mais revenons à feu Jean Cuisenier, boudé à tort : son oeuvre scientifique fut considérable et estimable puisqu'il acheva de sortir les ATP du ghetto folkloriste stérile culminant justement sous Vichy, lorsque, notamment, il élargit le champ de recherches au bâti, à l'architecture rurale française, qu'il contribua avec toute une équipe de chercheur, à tirer de l'obscurité via un fameux Corpus qui fit autant date que les Lieux de Mémoire de Pierre Nora. Ce Corpus fut publié entre 1977 et 2001. Il fut élaboré à partir des relevés inexploités de l'enquête d'architecture rurale... entreprise sous Vichy. A une démarche scientifique teintée d'une idéologie pourrie succéda une démarche monumentale, irréprochable déontologiquement parlant. Vive le travail d'équipe, collectif !
Enfin, je n'oublie pas que Jean Cuisenier s'intéressait au mythe homérique : il pourrait de fait aisément être annexé au MUCEM grâce à son intérêt aigu pour la Méditerranée. Les deux expéditions qu'il dirigea en 1999-2000 lui permirent de réinterpréter l'Odyssée. En 2003 parut Le Périple d'Ulysse. L'Odyssée constitue la mémoire des routes maritimes de l'Antiquité méditerranéenne. Je vous invite à une petite visite sur le site des éditions Fayard afin de consulter l'excellente notice consacrée au Périple d'Ulysse.
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MUCEM, n'oublie jamais Jean Cuisenier !

Prochainement : l'espace-temps et l'univers dans les émissions enfantines de marionnettes de l'ORTF : La Maison de Toutou, Aglaé et Sidonie, Colargol et les autres. Pour moi, une forme de retour à l'origine du monde...

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